Démarche artistique

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Mes images se font dès lors qu’il faut capter les rais de lumière, dès lors que les couleurs forment des palettes où chacun y peut puiser une source, un souvenir pour une histoire en devenir.

Thoreau écrivait qu’au Cap Cod "l’homme a du mal à laisser une trace de son passage : sur le plateau, le vent les efface ; et sur la grève, les vagues, à marée montante ».

La photo prend la trace, et j’invite le regard du spectateur à s’y poser pour mieux passer à autre chose, à faire le vent ou la marée sur cette image qui déjà n’en n’est plus une.

Mes photos sont des supports, à l’intérieur desquelles souvent des couches se superposent pour créer une simultanéité, une transparence dans l’écart, l’espace où tout se crée et s’interpénètre, des éléments intimes s’y glissent latéralement comme des sortes de passages secrets, de couloirs sans fin.

Le recours à des axes, des lignes accentuent la profondeur, sans véritablement de perspective que j’invite à briser mentalement, et donc à fragmenter. Le passage du tout à un ensemble fragmenté est le départ de la reconstruction, du champ, du hors-champ et du « en-champ ». C’est le premièrement de l’attitude du spectateur.

« Le premièrement est la marque de l’effacement du commencement » dit Marc-Alain Ouaknin. Dans cet écart, entre le commencement et le premièrement, tout est désordonné. Soudain une image à côté, une image du passé va surgir et interrompre ce commencement. De ce désordre, la photo va agir comme homéostat. Elle va rétablir un équilibre. La photo au commencement est bel et bien de faire apparaître le désordre, voire de le laisser se manifester. « Selon le neurologue Antonio Damasio, l’activité cérébrale se présente sous la forme d’un paysage continuellement changeant sur un champ limité dans lequel figure une pré- sence simultanée de taches, d’objets plus ou moins lumineux et plus ou moins bruyants ».
Cependant pour devenir territoire, ou champ limité, et se représenter la mer monter et le vent souffler, la photo est au commencement un plan, au mieux une carte qu’on se figure. Faire de la photo une carte, au départ muette, confère au regard une valeur de repères et d’indices.

La carte est par définition «un moyen de prévoir et de planifier l’action de l’homme sur son milieu». Peu à peu, la photo devient ce lieu intermédiaire qu’on envisageait, et non une simple image représentant un sujet. J’invite le spectateur à s’y retrouver un peu en s’interrogeant. Les photos sont alors des informateurs avant d’être des motifs, comme la mer et le vent, que le spectateur se fera le plaisir de devenir, un instant dans son immobilité.

Après avoir tracé en esprit, il sera naturel de tisser des liens.
Les pensées ainsi cartographiées, le spectateur se fait sa propre représentation pour s’y « retrouver » de nouveau, mais d’une toute autre façon, avec des images associés à d’autres images. Il crée de lui-même un espace. De simples points de repère que les photos étaient, le spectateur commence à les animer pour composer sur un canevas mental une histoire propre.


L’histoire tirera donc son origine de ce lieu intermédiaire -metaxu - qu’est la photo investie de la volonté du photographe et de l’image mentale du spectateur. Le metaxu au sens platonicien, est un intervalle vide qu’on occupe ou qu’on remplit : c’est une « zone » de partages, pour ainsi dire une zone proximale de développement (Vygotski) où se mélangent potentiellement des caractéristiques des deux limites qui le cernent, autrement dits ici la photo en tant que papier et le corps du spectateur, où se produisent alors une transformation et un devenir.
« Face a autrui qui me possède en me voyant comme je ne me verrai jamais, je suis projet de récupération de mon être », disait Levinas.

La photo est un autre, elle devient un arrière-plan catalyseur des nuances multiples et intimes du spectateur en quête de soi-même.

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